Un peintre, peintre verrier, chef d’entreprise rémois aux Salons et aux Expositions parisiennes et internationales
par Marie Savoldelli, titulaire d’un master 2 en histoire de l’art, lauréate du Prix Hubert Claisse (2022) décerné par l’Académie nationale de Reims
En 2019 et 2020, les archives de l’atelier Simon Marq, famille de peintres verriers active à Reims depuis le XVIIe siècle, ont été offertes à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie par les descendants Benoît Marq et Charlotte Girard Marq. Ce fonds exceptionnel contient des documents variés datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle au début du XXIe siècle. Toutefois, le cœur de ces archives concerne en priorité Jacques Simon, qui dirigea l’atelier de 1917 à 1957 (fig. 1 et 2) et qui est surtout connu comme le sauveteur et restaurateur des vitraux de la cathédrale de Reims et de la basilique Saint-Remi lors de la Première Guerre mondiale. Devant la richesse de cette documentation, Michel Hérold, instigateur de cette donation, a proposé que cette personnalité emblématique de la famille soit le sujet des travaux de Master réalisés sous sa direction et celle de Jérémie Cerman, maître de conférences à Sorbonne Université1.

Jacques Simon s’est formé très tôt auprès de son père Paul avec lequel il travaille dès 1908 à la restauration de la rose occidentale de la cathédrale Notre-Dame de Reims (fig. 3)2. L’atelier prend le nom de Paul Simon & fils à partir de 1911 puis il succède à son père en 19173.

Au Salon des artistes français de 1910, Jacques Simon expose pour la première fois un vitrail commandé pour orner le Pavillon du président édifié la même année pour la deuxième édition de la Grande Semaine d’aviation de la Champagne. Intitulée La Première stupeur du roi des airs, cette imposte représente un aigle surpris à la vue du monoplan venu conquérir le ciel (fig. 4)4. L’œuvre témoigne d’une grande maîtrise, notamment dans l’expressivité et la construction du dessin par les plombs ainsi que dans le choix des verres, notamment des verres dits américains imitant le plumage de l’oiseau. Le peintre verrier dispose donc à cette date de connaissances, d’un savoir-faire et d’un atelier reconnus qui lui permettent d’être remarqué5.

Fort de cette expérience, le Rémois devient un habitué des expositions parisiennes en participant au Salon des artistes français presque chaque année entre 1921 et 1926, puis en 1936. Lorsqu’il n’expose pas dans la section vitrail, il est souvent présent dans celles de peinture et de dessin. En 1914, il envoie La Première stupeur du roi des airs au Salon des artistes décorateurs qu’il fréquente assidument entre 1927 et 1933, puis en 1942. Il expérimente aussi le Salon d’Automne, mais seulement deux fois en 1928 et en 1941. Jacques Simon prend part aussi aux grandes expositions internationales organisées à Paris : à celle des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, il figure dans la liste des exposants du Pavillon du vitrail et collabore au projet du Mausolée aux morts de Champagne. Lors de l’Exposition coloniale internationale de 1931, il fournit trois vitraux pour le bar de l’Association syndicale des grands vins de Touraine abrité dans le pavillon de la Chambre de Commerce de Tours. À l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne, en 1937, il présente une verrière dans le Pavillon du vitrail et une autre au sein de la classe « Monuments historiques ». Enfin, il participe à des expositions diverses comme L’Art et le mobilier religieux moderne en 1929, puis à celle intitulée Le verre, la mosaïque et l’émail en 19346 ; la même année, il envoie aussi un vitrail à l’Exposition d’Art religieux moderne7. En 1942, il est présent à l’Exposition nationale artisanale de l’Union centrale des arts décoratifs au Pavillon de Marsan8.
Ainsi, Jacques Simon expose vingt-deux fois à Paris y présentant vingt-six vitraux différents. Ces participations ne donnent pourtant qu’une vision incomplète de l’ensemble de son activité – jusqu’en 1924, il est aussi entrepreneur en travaux de peinture et en papiers peints – et n’offrent qu’une image partielle de sa production de vitraux très abondante au service de la Reconstruction. Cependant, fort bien documentées, les œuvres d’exposition méritent une attention particulière et permettent d’appréhender la carrière de l’artiste9.
Jacques Simon fait preuve d’une grande persévérance à participer de manière régulière à ces événements en dépit des nombreuses difficultés qu’il rencontre : mauvais emplacements, éclairages déficients dévalorisant les œuvres, peu d’écho dans la presse, etc. En outre, ces manifestations représentent un investissement important en temps et en argent : les envois coûtent cher et constituent souvent un manque à gagner. En 1925, une lettre de Jacques Gruber à Pierre Chirol insiste sur la nécessité pour les peintres verriers de vendre leurs œuvres, mais malheureusement les ventes sont rares pour Simon10.

Les emplacements des vitraux causent de véritables désagréments aux artistes. La taille des verrières, leur éclairage naturel ou électrique, le nombre de baies disponibles, le voisinage, sont autant de problématiques auxquelles le peintre verrier doit faire constamment face ; c’est le cas lorsqu’il présente La Cène au Salon des artistes décorateurs de 1927 (fig. 5).
L’artiste doit toujours s’adapter et parfois au détriment de l’œuvre ; ainsi pour Le Champagne. Exportation qu’il veut exposer au Salon des artistes décorateurs de 1932 (fig. 6), il indique que le vitrail peut être coupé, si besoin, placé en angle ou encore sur un pan arrondi.

À partir des années 1930, il essaye aussi de présenter des verrières pouvant être vues à la lumière naturelle aussi bien qu’à la lumière électrique sans que les effets des verres soient trop diminués ; Simon n’a cependant que peu de considération pour l’éclairage artificiel qu’il juge « toujours ingrat pour un vitrail »11. La question de l’harmonie entre les exposants est également cruciale ; en 1937, alors que tous les artistes composent sur le thème de l’Annonciation, il demande « des voisins un peu opaques, soutenus, […] » peints et patinés, au motif que tous ses verres étant « cuits et recuits », il ne les gênerait pas et que tous rentreraient « dans une même atmosphère »12.

Aux difficultés techniques des exposants, il faut ajouter les faibles retombées dans la presse qui s’intéresse peu à l’art du vitrail et peut se montrer très critique à l’exemple du Père Régamey qui estime que son vitrail de l’Annonciation « est plein de tant d’intentions ésotériques qu’il a l’air plus théosophique que chrétien »13 (fig. 7).
Par conséquent, les peintres verriers de province exposant à Paris de manière régulière sont assez rares. En réalité, hormis Jacques Simon, seul Francis Chigot fait l’effort d’une présence assidue aux manifestations artistiques parisiennes. La plupart de ces événements exigent des œuvres originales ou présentées peu de fois, ou bien encore n’ayant pas été exposées depuis un certain nombre d’années.
Parisiens et provinciaux ne disposent évidemment ni des mêmes facilités, ni des mêmes « réseaux » ; les moyens de Jacques Simon sont aussi ceux d’un petit atelier dont il rappelle constamment la capacité de production limitée. Ainsi en 1937, il doit réaliser deux verrières de grandes dimensions exécutées exclusivement par ses soins et en même temps superviser ses chantiers, notamment celui de la petite rose occidentale de la cathédrale de Reims. Il se retrouve donc parmi les retardataires pour les deux classes, et en vient à regretter d’avoir décidé de faire un aussi grand vitrail au pavillon des peintres verriers de l’Exposition internationale. La masse de travail accumulée à la suite de l’exposition étant difficilement gérable, il pense abandonner le chantier du Musée d’Art moderne de Paris, en dépit de son enthousiasme à l’idée d’obtenir, enfin, une commande parisienne prestigieuse.


L’artiste se qualifie donc lui-même de « petit confrère de province » et avoue en 1937 à son ami Raphaël Lardeur qu’il se sent « un peu étranger perdu à Paris », ce pourquoi il évite de s’occuper de la pose de ses vitraux dans les expositions14. Néanmoins, malgré les complications, il est soutenu et aidé. Jacques Gruber le guide et l’encourage à exposer à Paris, comme il le fait aussi pour Francis Chigot. En 1925, il laisse au peintre verrier un délai supplémentaire pour rendre sa maquette et lui indique qu’il espère voir une de ses œuvres au Pavillon des vitraux. Plus tard, en 1927, c’est encore Gruber qui lui explique le fonctionnement des divers Salons et qui le conseille pour ses prochains envois15.
Au fil des années, Jacques Simon occupe une place de plus en plus respectée comme en témoigne l’emplacement de ses vitraux aux expositions internationales. Si, en 1925, sa Mise au Tombeau (fig. 8) est présentée dans le couloir du Pavillon du vitrail, lieu bénéficiant d’un recul insuffisant et isolé du reste de l’exposition, en revanche en 1937, il se voit attribuer l’une des onze fenêtres de grandes dimensions du Pavillon du vitrail ; de plus, son Christ voguant sur l’Océan du monde est placé au centre de la façade vitrée (fig. 9)16.
Jacques Simon porte une attention particulière à ces vitraux d’exposition qu’il qualifie, pour certaines, d’« œuvres personnelles »17. C’est ainsi qu’il appelle une œuvre qu’il va concevoir seul, sans aide du personnel de l’atelier, depuis le dessin jusqu’à la mise en plomb. Le fait d’être l’unique auteur, puis acteur de l’exécution d’un vitrail est assez rare et mérite d’être souligné. Quatre de ces œuvres, La Première stupeur du roi des airs (fig. 4), le Labour et la Moisson (fig. 10 et 11) exposés au Salon des artistes décorateurs de 1929 et le Champagne. Exportation (fig. 6), révèlent un artiste qui connaît son métier et les débats l’entourant ; il a un avis, un regard, un style personnel et a atteint une réelle maturité technique. Ce sont là des constantes de son travail que l’on retrouve dans le Labour et la Moisson, deux panneaux qui paraissent en mouvement dans l’espace-temps et où le peintre verrier glorifie la force de l’activité humaine face à la nature et aux saisons. Techniquement, ces vitraux sont remarquables par le choix et l’utilisation des verres, mais aussi par les effets tirés des plombs ouvrés qui participent à la netteté de la composition.

Cette maîtrise s’observe aussi dans le Champagne. Exportation où Jacques Simon multiplie les essais techniques. Les plombs créent à nouveau le dessin, mais le peintre verrier grave aussi certaines parties ; il utilise des effets de dorures et d’argentures et emploie même des verres soufflés en globe pour figurer les fruits de l’île. Il en est de même pour le Champagne. Exportation. – féerie (fig. 12), grâce auquel il montre les différents moyens d’exporter le vin de champagne ; les deux compositions se font écho et se rejoignent vers un dernier panneau, le Champagne. Vin national (fig. 13), explosion joyeuse de ce produit national, luxueux, qui fait la fierté des Champenois.

La confrontation des œuvres de Jacques Simon avec celles de ses confrères montre comment il tente de participer « de son mieux » à ce qu’il appelle le « grand mouvement de rénovation et d’évolution de cet art »18. Il a des convictions, des partis-pris artistiques, notamment en penchant plutôt vers la technique dite de la mosaïque intégrale promue par Jacques Gruber. En dépit de son éloignement de la capitale, il est à l’écoute des mutations de son métier. À ce sujet, ses envois aux Expositions internationales de 1925, 1931 et 1937 sont très parlants. Sa Mise au tombeau de 1925 (fig. 8) est réalisée en verre et plomb ; les plombs forment la majeure partie du dessin et il ne relève de grisaille que certains éléments. Suivant la mode pour le vitrail civil, il en expose en 1931 : la peinture est encore moins présente, il utilise la gravure et met à profit la diversité et la richesse des verres pour sa composition (fig. 6, 12 et 13). C’est une véritable expérimentation : les vitraux sont construits et d’aspect précieux, à l’image des verrières de Louis Barillet ou des glaces gravées de Gaëtan Jeannin.

Enfin en 1937, ses deux verrières, l’Annonciation (fig. 7) et le Christ voguant sur l’Océan du monde (fig. 9), sont représentatives du « retour » de la peinture et de la grisaille dans l’art du vitrail ; elles marquent le succès renouvelé du vitrail religieux, qui n’est certainement pas étranger au lancement des Chantiers du Cardinal et aux verrières présentées dans le pavillon Pontifical à l’exposition de 1937. Il opère ici un changement significatif dans sa pratique artistique et démontre qu’il participe à l’évolution de son art. Les mutations de ses vitraux respectent une partie des préceptes qui seront exposés au Congrès international de l’Art et de la technique du vitrail organisé par Maurice Brillant en octobre 1937, congrès auquel il a assisté avec son épouse19.
- Marie Savoldelli, Jacques-Paul Simon dit Simon-Reims (1890-1974), un peintre, peintre-verrier, chef d’entreprise rémois aux Salons et expositions parisiennes et internationales, mémoire de master 1 sous la dir. de J. Cerman et M. Hérold, Paris, Sorbonne Université, 2020, 3 vol. [↩]
- Archives nationales, 19800035/6661/76054, dossier de Légion d’honneur de Jacques Simon. [↩]
- Charenton-le-Pont, Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie, fonds Simon-Marq (abrégé ensuite en MPP, fonds SM), I/2019/37/28, (D2), avenant de transfert de police d’assurance n° 191.512, du 12 juillet 1911 ; Ibid., I/2019/37/1, (D1), généalogie de la famille Simon ; Arch. nat., 19800035/6661/76054. [↩]
- Explication des ouvrages de peinture, sculpture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés au Grand Palais des Champs-Élysées avenue Alexandre III le 1er mai 1910, Paris, SAF, 1910, p. 512 ; Michel Hérold, « Reims, collection particulière », Vitrail, peinture de lumière, Martine Callias Bey, Véronique David, Michel Hérold (dir.), Lyon, Lieux-Dits éditions, 2006, p. 94. [↩]
- Il obtient une mention honorable et son vitrail bénéficie d’un commentaire détaillé dans la revue L’Architecture (Explication des ouvrages de peinture […], op. cit. à la note 4, 1910, p. 512 ; Ch.-A. Gautier, « Société des artistes français. L’Art décoratif au Salon de 1910 », L’Architecture, 23e année, n° 29, 16 juillet 1910, p. 246). [↩]
- Toutes deux organisées au Palais Galliera. [↩]
- Qui a lieu à l’hôtel de Rohan, 35, boulevard des Invalides, à Paris. [↩]
- M. Savoldelli, op. cit. à la note 1, p. 26-54. [↩]
- Ibid., p. 55-64. [↩]
- M. Savoldelli, op. cit. à la note 1, p. 76-77 ; Rouen, Arch. dép. Seine-Maritime, fonds Chirol, 97J14, lettre de Jacques Gruber à Pierre Chirol, 27 août 1925 (citée par Jean-Charles Cappronnier et Véronique David, « Les pavillons des vitraux aux expositions internationales de Paris en 1925 et 1937 », Revue de l’art, n°179, janvier 2013, p. 44) : « Nous avons été à la peine et voici que tout à coup on nous place à l’honneur. On nous place certes, mais on ne nous installe pas. Je sais parfaitement ce qu’il y a de défectueux dans la présentation de ma classe. Les peintres verriers sont pauvres. Je leur demande 300F du mètre superficiel. C’est trop pour beaucoup d’entre nous. Aussi aurait-il fallu avoir bien peu de cœur pour les empêcher de faire leur petit commerce… ». [↩]
- MPP, fonds SM, I/2019/37/30, Exposition internationale de 1937, lettre de J. Simon à René Planchenault, du 28 juillet 1937. [↩]
- M. Savoldelli, op. cit. à la note 1, p. 71-77 [↩]
- P. R. Régamey, « La section des Monuments historiques et leur féroce adversaire », L’Art sacré, 3e année, n° 22, septembre 1937, p. 55. [↩]
- M. Savoldelli, op. cit. à la note 1, p. 78-82. [↩]
- Ibid., p. 103-105. [↩]
- Ibid., p. 73. [↩]
- En 1937, il écrit à Jean Gaudin : « Mes vitraux d’exposition sont très poussés et d’ailleurs j’en fais une œuvre personnelle du début à la fin […] » (MPP, fonds SM, I/2019/37/30, Exposition internationale de 1937, lettre du 7 juillet 1937). [↩]
- MPP, fonds SM, I/2019/37/30, L’Art religieux moderne, Rouen 1932, brouillon de la biographie du J. Simon, 8 février 1932. [↩]
- Ibid., Exposition internationale de 1937, classe 40 [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marie Savoldelli (8 février 2023). Jacques Paul Simon dit Simon-Reims (1890-1974). Corpus vitrearum – France. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/nfvi
Bravo pour cet article très clair et plein d’informations et d’illustrations inédites !